Journal La Presse du samedi 17 septembre 2005

JOURNAL LA PRESSE DU SAMEDI 17 SEPTEMBRE 2005

TEXTES : MARTINE BOULIANE, COLLABORATION SPÉCIALE

 

SAVEURS ET SPLENDEURS DE L'ÎLE D'ORLÉANS

 

Le patrimoine, d'une maison à l'autre

 

Heureusement pour Félix Leclerc, la charmante île d'Orléans a gardé son côté pittoresque et n'est devenue ni un stationnement ni un dépotoir! Gardienne de la tradition pendant longtemps, elle s'est ouverte au monde, mais préserve avec soin son patrimoine, qui est aussi celui de tout le Québec.

 

Avec la côte de Beaupré, juste en face, l'île d'Orléans est considérée comme le berceau de l'Amérique francophone, puisqu'elle est l'un des premiers endroits où les colons se sont installés pour cultiver la terre, dès la deuxième moitié du XVIIe siècle. Quelque 300 familles souches qui, plus tard, vont se disperser partout en Amérique du Nord et peupler le continent. « Beaucoup d'Américains du nord des États-Unis qui veulent en savoir plus sur leurs ancêtres viennent ici », souligne Mélanie Dubé, guide à la Maison de nos aïeux, où se trouvent des fiches sur ces familles de pionniers et leurs descendants.

 

L'île d'Orléans, avec plus de 1000 maisons et bâtiments de ferme d'intérêt patrimonial et 20 monuments classés, c'est aussi un cours d'architecture en soi. Les maisons témoins des siècles passés sont encore nombreuses, qu'elles datent du Régime français, du XVIIIe ou du XIXe siècles. La Maison Drouin, bâtie autour de 1730, à Sainte-Famille, n'a pas été modernisée depuis sa construction, fait très rare à l'échelle du continent. « À l'intérieur, on trouve un four à pain, ce qui était considéré comme un luxe, à l'époque. Il est même encore fonctionnel aujourd'hui », confie Raphaël Fortier, guide de l'endroit.

 

Tout près de là se trouve aussi le superbe Manoir Mauvide-Genest. Son premier propriétaire possédait tout l'ouest de l'île d'Orléans. « C'est un joyau qui date de 1752 et qui a gardé le même aspect qu'à sa construction, avec son crépi blanc », fait remarquer Caroline Rousseau, chargée de projet.

 

Les villages de Saint-Jean, Saint-Laurent et Sainte-Pétronille, qui font partie des plus beaux du Québec, ont aussi gardé leur charme d'antan, souvent conféré par une certaine homogénéité des bâtiments.

 

Jadis habité par les pilotes, bien payés pour leur travail risqué qui consistait à guider les navires à destination de Québec, Saint-Jean possède de jolies maisons datant surtout de 1840 à 1870. L'église du village, construite en 1734, et le cimetière marin se trouvent tout juste en bordure du fleuve.

 

À Saint-Laurent résidaient surtout les chaloupiers, avec leurs maisons traditionnelles québécoises plus modestes, mais charmantes. À une certaine époque, la moitié des 400 embarcations produites ici étaient destinées aux habitants de l'île. « Avant la construction du pont, en 1935, les insulaires partaient d'ici le matin pour vendre leurs légumes », raconte Pierre Legault, chaloupier à la chalouperie historique Godbout, qui date 1837 et qui a été déménagée au parc maritime de Saint-Laurent.

Quant à Sainte-Pétronille, la pointe ouest de l'île, elle a échappé à la vocation agricole pour devenir un lieu de villégiature prisé des bourgeois de la Vieille Capitale, d`s le XIXe siècle. Ils y ont construit des maisons cossues de bois blanches. Avec des allures plus banlieusardes, l'endroit détonne du reste de l'Île.

 

Les trois autres villages possèdent eux aussi un cachet certain, peut-être plus campagnard. À saint-Pierre, le village le plus populeux, se trouve la plus ancienne église de campagne du Québec, construite en 1717. Encore aujourd'hui, Sainte-Famille et Saint-François possèdent en grand nombre de maisons datant du Régime français. Un peu partout sur le chemin Royal, sont érigées de mignonnes demeures en bardeaux de bois et aux toits colorés, derrière lesquelles s'étendent des champs ou des vergers. Puis, à l'automne, des centaines d'oies blanches revenant du nord font une halte à l'extrémité est de l'Île pour se nourrir dans les battures.

 

En parcourant ces villages, les automobilistes sont ralentis par des tracteurs qui roulent lentement. Ici, de toute façon, rien ne sert de courir, la clé est le temps. Il faut s'attarder pour profiter des paysages bucoliques et s'imprégner du calme qui règne, à cinq kilomètres seulement de Québec. Quarante-deux milles de choses tranquilles... chantait Félix.

 

Repaire pour la bonne chaire

 

Surnommée tout d'abord l'île de Bacchus par Jacques Cartier, pour les vignes qui poussaient à l'état sauvage au XVIe siècle, l'île d'Orléans est reconnue comme une endroit de bonne chère.

 

Les siècles ont passé, mais la vocation agricole demeure : encore aujourd'hui, la culture occupe plus des trois quarts de 191 kilomètres carrés du territoire. Bien avant le tourisme, en dépit du demi-million et plus de visiteurs reçus chaque année par les insulaires, l'agriculture est le moteur économique de l'endroit.

 

Des stands sont dispersés au gré des fermes, où sont vendus des produits frais. Le long du chemin Royal, quelques vignobles descendent jusqu'au fleuve et les vergers se multiplient - pas étonnant, puisqu'il y a près de 50 000 pommiers ici. « La baie de Beauport nous réchauffe, ce qui crée un microclimat particulier qui favorise la culture des petits fruits et l'agriculture en général » note Donald Bouchard, propriétaire du vignoble de Bacchus, où fermente entre autre un excellent vin de glace, le Fleur de Lyse.

 

Par contre, le véritables intérêt réside dans les produits transformés tirés des fruits de la terre, dont certains inusités, comme les délicieux alcools à base de cassis, du Cassis de l'Isle Ensorceleuse Monna et Filles.

 

Avec toutes les pommes, pas surprenant que de nombreuses cidreries aient fait leur niche dans l'Île, où sont produits de succulents cidres de glace. Au Domaine Steinbach, où l'on fait de l'alcool à partir des fruits de la pommeraie biologique, on transforme aussi des produits du canard et des oies. « Ils sont élevés dans le verger, où ils font le travail de vrais petits agronomes », explique Nicolas Steinbach, qui participe au travail sur la ferme familiale.

 

À la Chocolaterie de l'île d'Orléans, c'est le chocolat au beurre d'érable qui séduira les gourmands ou encore les crèmes glacées maison, pour les chaudes journées d'automne.

 

Peu importe l'endroit visité, il y a toujours une histoire à raconter. Par Exemple, aux Fromages de l'Isle d'Orléans, les propriétaires font renaître un produit du passé, en recréant, avec du lait pasteurisé plutôt que du lait cru comme à l'origine, un fromage préparé ici depuis des siècles. Celui-ci a longtemps circulé sous le manteau avant de pratiquement disparaître. « La saveur a été retrouvée. Les attentes étaient grandes, car le fromage est cité dans tous les livres d'histoire », note Denis Langlois, employé de la fromagerie. Goûter à ce fromage, qui se déguste rôti, donne l'impression de croqier dans le patrimoine de l'Île.

 

Une nature inspirante

 

Est-ce le legs du grand poète? Plus d'une soixantaine d'artistes et d'artisans ont choisi d'installer leur atelier à l'île d'Orléans, où ils profitent de la quiétude  et de la beauté des paysages.

 

À la sortie du pont de l'île d'Orléans, l'Espace Félix-Leclerc raconte la vie et l'œuvre du chanteur de P'tit Bonheur. En plus de sa vocation de musée, c'est une boîte à chansons pour promouvoir la relève.

 

L'esprit du chanteur est encore bien vivant ici - à preuve les nombreux souliers qui ornent sa pierre tombale, au cimetière de Saint-Pierre! - et les artistes et artisans sont de plus en plus nombreux depuis quelques années à s'établir dans l'île. « Avec le fleuve toujours changeant et en mouvement, c'est très inspirant. On veut que l'Île soit connue pas seulement pour ses saveurs, mais aussi pour ses arts », explique Marie-Claire Thériault, sculpteure et copropriétaire avec son conjoint Pierre Béland, de la galerie d'art La Bohème.

 

Dans l'île, les artistes qui ouvrent leur portent aux visiteurs sont nombreux. Quant aux artisans, ils rivalisent d'imagination pour proposer des produits particuliers et souvent inusités. «  C'est un berceau intéressant, car, habituellement, une région a une spécialité. Ici, les gens font des choses très variées », souligne Marie-France Lavoie, des Ateliers « Quand Canes... ». Cette artisane bricole de charmants nichoirs et cabanes d'oiseau, qu'elle vend dans une petite chapelle de Saint-Laurent.

 

De nombreux résidants choisissent  de travailler dans l'ombre et envoient leur production à la Corporation des artisans de l'Isle d'Orléans, située tout juste derrière l'ancienne église de Saint-Pierre. On y trouve tout un éventail de produits, des vitraux et des napperons, en passant par les courtepointes ou encore des catalognes, spécialité de l'Île.

Avec le grand nombre de touristes qui affluent durant la haute saison, il est toutefois difficile de créer pendant l'été. « J'ai hâte que l'hiver arrive pour retourner dans mon atelier ! » avoue en souriant Marthe Thiboutot, qui vend ses aquarelles dans sa petite galerie-boutique J'ai rêvé de l'Île...

 

L'Île en trois souvenir

 

La poésie peut vraiment faire partie du quotidien. À la Terre et la Mer m'ont inspiré(e), à Saint-Jean, Marie-Josée Lucas, une amoureuse des mots, vend des tabliers, coussins et banderoles sur lesquels sont écrit des vers inspirés par l'Île. À l'étage, il est possible de louer deux jolies chambres.

 

L'île d'Orléans, c'est très beau, mais le coup d'œil vers la terre ferme vaut la peine. De la pointe de Sainte-Pétronille, on obtient une excellente vue du Vieux-Québec et de la chute Montmorency. Au nord, c'est la côte de Beaupré et le plateau laurentien qui se profilent à l'horizon. Du côté sud, c'est un aperçu des plaines et des montagnes de Chaudière-Appalaches qu'on observe. Finalement, à Saint-François, la pointe est, le Cap-Tourmente et les îles de l'archipel de Montmagny constituent un panorama magnifique.

 

Bien sûr, l'Île regorge de gîtes et d'auberges, mais un autre moyen de se loger est dans les résidences de tourisme. Le Moulin de Saint-Laurent propose des chalets charmants, dont certains situés tout en face du fleuve. Jusqu'à l'Action de grâces, il faut absolument profiter de l'extraordinaire restaurant, qui offre des perles gastronomiques toutes plus délicieuses les unes que les autres.