REVUE AU QUÉBEC AVRIL-MAI 2005
TEXTES : NATHALIE PAQUIN
ÎLE D'ORLÉANS
La mélodie du bonheur
Tel un fier navire long d'une trentaine de kilomètres qui aurait définitivement jeté l'ancre entre la région de Québec et sa rive sud, l'île d'Orléans, sanctuaire des « sorciers », accueille à son bord les amoureux de nature, d'art, de saveurs locales... Et ceux du bonheur. Ce même bonheur que chantait le regretté Félix Leclerc, insulaire légendaire.
Verdoyante, vallonnée, vivifiante, cette île aux plaisirs se chante effectivement plus qu'elle ne se décrit tant elle interpelle les sens. Déjà, en franchissant le pont qui enjambe élégamment le chenal de l'île d'Orléans depuis 1935, le voyageur sait qu'il s'apprête à pénétrer au coeur d'un monde à part, forcément unique. Cette terre de sérénité jalousement conservée fut jadis surnommée « Isle de Bacchus » par Jacques-Cartier. Si près de la ville et pourtant si distincte, défenderesse des traditions sans pour autant perdre de vue l'époque actuelle. « Dès que j'aperçois l'île au loin, au retour d'un voyage, je sens mon coeur battre plus fort. Ma patrie,c'est ici ! », s'exclame Nathalie Leclerc, fille du célèbre chansonnier et directrice générale artistique de l'Espace Félix-Leclerc, érigé en la paroisse de Saint-Pierre.
Blotti au creux des baies ou embrassant les pointes rocheuses, le fleuve n'est jamais bien loin sur cette bande de huit kilomètres de large : le Saint-Laurent façonne son empreinte sur l'ensemble du pourtour de l'île. La douceur des eaux de son estuaire contribue à baigner les terres d'un microclimat particulièrement favorable à la culture maraîchère.
« J'accueille et je nourris », annonce la devise insulaire, fort à propos. D'un bout à l'autre, champs, potagers, vergers et vignobles offrent flancs et tiges à la clémence des éléments naturels. Pour promouvoir la découverte de ces saveurs, l'événement « Orléans île ouverte » convie un public gourmand tous les deux ans. « Un très beau maillage entre le tourisme et l'agriculture », soutient Steve St-Charles, agent touristique au Centre local de développement (CLD) de l'Île-d'Orléans.
Les belles Orléanaises
Le visiteur retiendra de l'île la magnificence de ses bâtiments. La maison de Jean Rompré, à Saint-François, en est un bel exemple. Résidences de tradition française ou constructions typiquement québécoises,gainées de pierres des champs ou vêtues de crépis, toitures pentues en bardeaux de cèdre ou toits de tôle à la canadienne, fioritures de dentelles de bois, fonte ouvragée... les styles et les détails architecturaux sont remarquables. Les pionniers ont usé d'ingéniosité, employant bien souvent des matériaux de fortune. Ainsi étaient mises à contribution les briques jaunes d'Écosse qui constituaient alors le lest des bateaux. Seconde vie aussi pour les boîtes métalliques servant à la conservation et au transport du thé d'Angleterre : soigneusement découpés, ces carrés argentés sont devenus toitures.
Avec ses 600 bâtiments classés richesse du patrimoine, l'île d'Orléans représente un important arrondissement historique. Et le Groupe pour la conservation de l'architecture vernaculaire rurale (GCAV) veille au grain. « Nous voulons identifier les éléments purement québécois dans l'architecture de l'île, avant que certains d'entre eux ne disparaissent. Pour ce faire, on veut embarquer non seulement des professionnels, mais aussi des gens ordinaires », souligne Arthur Plumpton, directeur du GCAV et propriétaire de la galerie Imag'îles. Mais nul besoin d'être grand connaisseur pour lancer des exclamations d'émerveillement devant les belles Orléanaises, soigneusement orientées plein sud pour la plupart. Sous le vert couvert des feuillages ou bordé d'un tapis immaculé, elles fascinent toujours le voyageur, l'historien, l'épicurien.
Chapelet de paroisses
Six paroisses se partagent le territoire : Saint-Pierre, Sainte-Pétronille, Saint-Laurent, Saint-Jean, Saint-François et Sainte-Famille. Doyenne des routes du Québec, le chemin Royal ceinture l'île qui est traversée dans sa largeur par des voies aux noms évocateurs : la route Prévost, la route des Prêtres et la route du Mitan, la plus bucolique de toutes. Muse des artistes-peintres et alliée des âmes contemplatives, elle relie Sainte-Famille à Saint-Jean du nord au sud. En saison estivale, la chevelure des arbres qui s'élance de part et d'autre du chemin s'enchevêtre en un émouvant tableau impressionniste. Les
« hauteurs » du chemin donnent accès à des panoramas saisissants. « C'était le chemin préféré de mon père », raconte Nathalie Leclerc.
Sitôt passé le pont, la paroisse de Saint-Pierre ouvre sa porte d'entrée sur l'Île, s'étirant tant à l'est qu'à l'ouest sur le chemin Royal. Saint-Pierre abrite la plus vieille église rurale du Québec (1717) ; elle est fermée au culte mais toujours accessible au public. Cette paroisse est aujourd'hui la terre de repos de Félix, décédé en 1988. Il y a résidé durant 25 années. Une tendre nostalgie émane aussi des fermes anciennes auxquelles se sont joints des cidreries, des vignobles et de nouvelles fermes, dont la ferme Monna, spécialisée dans la culture du cassis. « On est très attachés à l'Île. Ma soeur Catherine et moi possédons chacune notre maison sur les terres de mon père, près du fleuve », mentionne Anne, qui vaque avec son père Bernard aux multiples tâches de l'entreprise familiale.
De ports en parcs
En poursuivant vers l'ouest, le chemin Royal se fait sinueux, ponctué par quelques montées et descentes modérées. Sainte-Pétronille dévoile son élégant cachet. Sa proximité avec la ville de Québec, de l'autre côté du fleuve, en a rapidement fait un centre de villégiature en vue vers la fin du XIXe siècle. Maisons cossues et auberges réputées font le bonheur des voyageurs avides de confort et de quiétude. Postée aux abords du tout premier quai de l'île, l'auberge La Goéliche figure parmi les choix en vogue. Passé le tournant, la route s'aligne en parallèle avec la côte sud et déroule son ruban asphalté jusqu'à Saint-Laurent, à travers champs et boisés, non sans avoir maintes fois offert des trouées sur le fleuve parsemé de voiliers, pour s'en rapprocher davantage.
Cette paroisse porte en elle un riche passé de navigation dont le caractère subsiste encore, comme en témoigne le Parc maritime de Saint-Laurent, qui relate les années de gloire du défunt chantier maritime. Un « por » de pêche traditionnel (installation avec filet) mouille encore dans les battures. Le directeur du Parc, André Fortier, ancien lieutenant de la Marine, en connaît long non seulement sur l'histoire navale, mais sur celle de l'île et de ses truculentes légendes. « On en comptait au moins une par municipalité. Par ailleurs, saviez-vous qu'on appelait cette paroisse Saint-Laurent-les-Barques ? », questionne-t-il. Habile conteur, André Fortier anime des dîners-causeries et offre des tours guidés foisonnant d'anecdotes.
Puis Saint-Jean se profile à son tour avec son cortège de galeries et d'ateliers d'artistes, ses résidences pittoresques et sa plage. Une paroisse où le centre est principalement occupé par les maisons qu'habitaient autrefois des pilotes. Au sein d'un patrimoine bâti très harmonieux se démarque notamment le somptueux manoir Mauvide-Genest. Par ailleurs, un peu en retrait du tracé actuel de la route, le chemin Lafleur s'insinue en une coquette baie, là où battait le « petit hameau », autrefois le coeur de la paroisse. Marcelle et Rosaire Boucher ont conservé leur résidence d'été à Saint-Jean. Les souvenirs de jeunesse y abondent, surtout pour Marcelle, ancienne maîtresse d'école. Cette octogénaire au regard et à l'esprit vif a conservé ses cahiers de classe et tous les livres où sont consignés les mariages de l'île.Agronome à la retraite, Rosaire relate pour sa part l'époque des grandes guerres. « Les vrais sorciers, c'est nous ! », lance à la blague Madame Boucher.
Sanctuaire à ciel ouvert
La paroisse de Saint-François annonce la pointe est de l'île et une nature plus sauvage, moins habitée. Du haut de ses 40 pieds (13 mètres), la tour d'observation de la halte municipale permet de porter sa vision au loin sur l'estuaire du Saint-Laurent afin d'y contempler les îles de l'archipel de Montmagny - Ruau et Madame -, la côte Sud et le cap Tourmente. Ici, tout comme partout sur l'île, l'église vaut le détour, en plus de la vieille école de fabrique, doyenne de la Province.Vient ensuite la paroisse de Sainte-Famille où furent érigées les toutes premières pierres de l'histoire de l'île. Fondée en 1661, Sainte-Famille conserve la mémoire insulaire, mais aussi de tout le Québec. À la Maison de nos Aïeux, les descendants des 350 familles souches de l'île puisent de précieux renseignements généalogiques dans cet imposant bâtiment centenaire, ancien presbytère. Juste derrière, dans le joli parc des Ancêtres, L'Homme racine de l'artisan-forgeron Guy Bel déploie ses doigts longilignes vers le ciel devant un fleuve complice.
Puis la route regagne la paroisse de Saint-Pierre qui ramène avec elle le parfum de ses champs et l'aura de Félix. La boucle est déjà bouclée. En franchissant à nouveau le pont, le visiteur aura engrangé moult souvenirs et impressions qu'il n'aura de cesse de vouloir raviver, encore et encore...